Focus #1 : Les traductions de l’oeuvre d’Homère

     Il y a quelques années déjà, j’avais tenté de lire l’Odyssée. J’avais trouvé dans une brocante un vieux livre poussiéreux datant des années quatre-vingts et qui ne m’avait coûté qu’une poignée de centimes. Quelques semaines plus tard, ma pile de livres à lire rétrécissant peu à peu, son tour arriva. Je l’avais ouvert avec beaucoup d’excitation et d’attente, j’allais lire ce qui était pour moi un classique parmi les classiques, l’origine de la littérature. Mais après quelques pages, ce fut la désillusion. Certes, les pages étaient jaunies, l’encre par endroit un peu estompée et certaines lettres effacées, mais ce n’est pas cela qui causa mon chagrin. J’avais été déçue pour une toute autre raison : la traduction. Elle est signée Fernand Robert (normalien, ancien membre de l’école d’Athènes, professeur de grec à la Sorbonne… rien que ça !) et date des années trente ou quarante. Ce monsieur était à n’en pas douter un excellent hélléniste, connaisseur en littérature, érudit en histoire ancienne et j’en passe… mais voilà, sa traduction ne m’a pas touchée ! Qu’il y ait des répétitions : c’est normal, c’est le propre de l’écriture homérique qui était une écriture orale et qui nécéssitait donc certains subterfuges utiles à la mémorisation. Mais là encore, ce n’est pas ce qui m’a chiffonée. Cette traduction était une très bone traduction, nul doute qu’elle lui aurait valu la meilleure note en version. Seulement, je l’ai trouvée fade. Presque scolaire. Il y manquait pour moi l’essentiel : la poésie. Arrivée au chant III, j’ai finalement mis fin à mon odyssée…

Et quelques mois plus tard, une de mes professeurs nous demanda de lire pour son cours non pas l’Odyssée, mais l’Iliade. J’étais sceptique : si je n’avais pas pu lire plus du huitième de l’Odyssée, il y avait peu de chances que je finisse un jour l’Iliade. Elle nous conseilla alors de lire une traduction récemment sortie et qui avait attiré son attention. C’est ainsi que je me suis procurée l’Iliade, traduite par Philippe Brunet. Le changement fut radical. Philippe Brunet est lui aussi un hélléniste chevronné, mais il l’explique clairement dans sa préface, ce qu’il s’est attaché à faire, c’est redonner vie au rythme de la phrase, lui redonner son rythme grec. Et ça se voit ! ça s’entend même, rien qu’en lisant. J’ai été passionnée par la lecture de l’Iliade qui m’a renforcée encore un peu plus dans mon amour pour la littérature antique.

Après plusieurs mois de thérapie, j’ai donc décidé de retenter l’expérience Odyssée. On m’avait conseillé la traduction de Philippe Jaccottet (apparemment il fait bon s’appeler Philippe pour traduire Homère..). C’est un auteur que je connaissais pour avoir lu son recueil À la lumière d’hiver, et, bien que je n’aie pas vraiment réussi à cerner l’univers du poète à travers son oeuvre personnelle, je me suis laissée tenter par sa traduction. Après tout, une traduction faite par un poète contenait peut-être plus de poésie que celle du meilleur des linguistes ! Eh bien je n’ai pas été déçue ! Dès le début, dès le chant I, je me suis laissée conquérir par la beauté et la poésie du texte. Pour avoir déjà lu quelques vers d’Homère dans le texte, je dois dire que le style homérique est « naturellement » chantant. Là encore le texte s’entend, s’écoute et ne se lit plus. Les mots glissent comme s’ils étaient à leur (vraie) place.

Je ne peux donc que conseiller à tous ceux qui comme moi ont pu avoir du mal à aller jusqu’au bout de l’oeuvre d’Homère de retenter une lecture des traductions de Philippe Brunet et Philippe Jaccottet. Si à ce moment là la magie n’opère toujours pas…c’est qu’on ne peut plus rien pour vous !

 

       

Juste pour illustrer mon propos, voici le tout début de l’Odyssée selon Fernand Robert et selon Philippe Jaccottet, je ne vais pas commenter ces extraits pour que chacun puisse se faire sa propre idée :

« C’est l’Homme aux mille tours, Muse, qu’il faut me dire, Celui qui tant erra quand, de Troade, il eut pillé la ville sainte, Celui qui visita les cités de tant d’hommes et connut leur esprit, Celui qui, sur les mers, passa par tant d’angoisse, en luttant pour survivre et ramener ses gens. Hélas ! même à ce prix, tout son désir ne put sauver son équipage : ils ne durent la mort qu’à leur propre sottise, ces fous qui, du Soleil, avaient mangé les boeufs, c’est lui, le Fils d’En Haut, qui raya de leur vie la journée du retour.

Viens, ô fille de Zeus, nous dire, à nous aussi quelqu’un de ces exploits. »

Fernand Robert (Le livre de poche)

« O muse, conte-moi l’aventure de l’Inventif :

celui qui pilla Troie, qui pendant des années erra,

voyant beaucoup de villes, découvrant beaucoup d’usages,

souffrant beaucoup d’angoisses dans son âme sur la mer

pour défendre sa vie et le retour de ses marins

sans en pouvoir pourtant sauver un seul, quoi qu’il en eût :

par leur propre fureur ils furent perdus en effet,

ces enfants qui touchèrent aux troupeaux du dieu d’En Haut,

le Soleil qui leur prit le bonheur du retour…

A nous aussi, fille de Zeus, conte un peu ces exploits ! »

 Philippe Jaccottet (La découverte – Poche)

Si vous avez lu d’autres traductions d’Homère qui vous ont marqués, surtout, n’hésitez pas à m’en faire part en commentaires !

Vos petits mots

  • Il ne faudrait pas oublier la traduction d’Eugène Bareste qu’on ne trouvait plus en édition récente.La traduction d’Eugène Bareste a le mérite de redonner tout le rythme à l’épopée d’Homère.Bareste s’éloigne un peu du texte (quel poète peut l’éviter ?) au profit de la beauté du verbe. Cette traduction est accompagnée de notes et de commentaires pour que le lecteur ne se perde jamais,https://www.amazon.fr/dp/1984915851

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