La Cache, Christophe Boltanski

La Cache, Christophe Boltanski, Stock (2015)

« Chacun a essayé de s’échapper à sa manière. »

Dans ce premier roman, le reporter Christophe Boltanski a choisi de nous présenter sa famille. Famille fusionnelle, extraordinaire, dont l’histoire se mêle sans cesse à l’Histoire. Mais le récit, ici, n’est pas linéaire, encore moins chronologique. On découvre ainsi le clan Boltanski à travers le plan de sa maison, de son hôtel particulier, rue de Grenelle, où les générations se sont suivies, ou plutôt mélangées. On ne fait pas connaissance avec les aïeuls d’abord et les descendants ensuite, mais on entre chez les Boltanski par la cour, l’entrée, et on découvre leur histoire comme on visite les pièces. La maison est à l’image de ses habitants, peu ordinaire, mal agencée, en enfilade. Tout est lié, tous les sont. Les pièces se suivent pour former un tout indissociable, les êtres aussi. Les murs alors se souviennent de cette famille, nous donne à voir la joie, l’amour, mais aussi la maladie et la mort. De la Russie à Paris, de la Première Guerre mondiale, à la Seconde mais aussi à celle d’Algérie, l’hôtel de la rue de Grenelle nous fait voyager au gré des bibelots, photos ou souvenirs croisés lors de la visite. Le parti pris est audacieux.
Le récit, finalement, est décousu et peut parfois perdre son lecteur. Chacun des personnages a plusieurs prénoms ou sobriquets, la narration non chronologique les appelle « il » ou « elle » sans qu’on sache parfois avant quelques lignes, de qui il s’agisse. On ne sait alors plus qui est qui, la chronologie, la datation devient floue. Je me souviens m’être demandé plusieurs fois qui était ce « elle », sa mère ? sa grand-mère ? son arrière grand-mère ? sa tante peut-être, ou sa soeur. Mais finalement cela ne peut décemment pas être considéré comme un mauvais point. Comment reprocher à Christophe Boltanski de faire coller son écriture à ce qu’il décrit ? Comment lui reprocher cette symbiose parfaite entre son fond et sa forme ? « Il » ou « elle », quel qu’il soit, n’est autre qu’un Boltanski : peu importe qu’il s’agisse du père, de la grand-mère, du fils ou de la tante, les Boltanski forment un ensemble. Indissociables les uns des autres, indissociables de ce lieu de vie aussi hors-norme que leur tribu.
Je ne sais pas si ce livre restera longtemps dans mon esprit, ni même s’il sera une lecture marquante, une sorte de révélation littéraire. Néanmoins, je l’ai apprécié. Est-ce parce que j’ai reconnu dans cette histoire de famille, une partie de la mienne ? Je ne pense pas. Car si ma famille est elle aussi construite sur des zones d’ombres, une immigration avec pour seule réminiscence un nom aux consonnances slaves, je ne me reconnais pas du tout dans cette famille parisienne et bourgeoise où l’on devient forcément médecin ou artiste, où l’on côtoie le grand monde. La plume de Boltanski est agréable et on découvre avec un certain plaisir cette histoire de famille à la forme atypique. Le roman se lit d’ailleurs très bien, mais il n’y a malheureusement pas matière à parler de coup de coeur. Ce qui fait la force de ce livre, sa chronologie décousue, en fait aussi sa faiblesse : les personnages ne sont en fin de comptes pas attachants, leur attachement les uns aux autres empêchent d’apprécier leur identité propre, personnelle, unique. Dans le genre récit de famille décousu, je lui aurai largement préféré le sombre mais bouleversant Requiem pour l’Est d’Andreï Makine.

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