Mémoire de fille, Annie Ernaux

Mémoire de fille, Annie Ernaux, Gallimard (2016)

« Il y a des êtres qui sont submergés par la réalité des autres, leur façon de parler, de croiser les jambes, d’allumer une cigarette. Englués dans la présence des autres. Un jour, plutôt une nuit, ils sont emportés dans le désir et la volonté d’un seul Autre. Ce qu’ils pensaient être s’évanouit. Ils se dissolvent et regardent leur reflet agir, obéir, emporté dans le cours inconnu des choses. Ils sont toujours en retard sur la volonté de l’Autre. Elle a toujours un temps d’avance. Ils ne la rattrapent jamais.

Ni soumission ni consentement, seulement l’effarement du réel qui fait tout juste se dire « qu’est-ce qui m’arrive » ou « c’est à moi que ça arrive » sauf qu’il n’y a plus de moi en cette circonstance, ou ce n’est plus le même déjà. Il n’y a plus que l’Autre, maître de la situation, des gestes, du moment qui suit, qu’il est seul à connaître. »

« C’est le texte manquant », le texte nécessaire à la compréhension de l’oeuvre d’Annie Ernaux. Reconnaissable à son style d’écriture si particulier, froid, impersonnel et pourtant tellement émouvant, l’auteure des Années et de La Place mêle,une fois encore à un récit personnel poignant la force de l’Histoire dans son dernier roman, Mémoire de fille. De cette évocation d’Annie Duchesne, de sa jeunesse, de sa première expérience sexuelle qui assurément a marqué un tournant dans le destin de la jeune fille, on ne sort pas indemne. Dans cet ouvrage très fortement autobiographique, Annie Ernaux dissèque et analyse au microscope les évènements et les sentiments de l’été 58 afin d’en comprendre l’impact sur la femme qu’elle a été, sur celle qu’elle est devenue. Mais plus encore que le portrait universel d’une jeune fille face à ses premiers émois, c’est une véritable fresque historique, sociale et psychologique de la fin des années 50 qui nous est dressé tout au long de Mémoire de fille

Le lecteur se retrouve ici dans un cas d’école de l’autofiction. Le « je » personnel se lie intimement à la création littéraire pure. À la lecture, on se sent comme un funanbule marchant sur le fil de l’authenticité : d’un côté le vrai, le réel, de l’autre l’art, la fiction. Dans ce récit aux allures autobiographiques, l’auteure dissocie « Elle« , « la fille de 58 », de « je« , cette femme mûre qu’elle est désormais. Je examine donc Elle à la lumière de son expérience, des années qui les séparent. Pour Elle, la première expérience sexuelle de 58 avait un certain sens, pour Je ce sens est tout autre. La vérité alors est ambivalente : il y a d’une part celle d’Annie D. jeune monitrice de colonie de vacances, et d’autre part celle d’une Annie de presque soixante ans son aînée qui pose un regard distant, plus cirtique sur cette autre elle. Pour autant, la seconde vérité prévaut-elle sur la première ? Le sentiment de la fille est-il moins valable, moins vrai, moins légitime que celle de la femme mûre ? C’est au fond sur ce fossé, sur ce traumatisme a posteriori qu’Annie Ernaux a décidé d’écrire, de se livrer. 

La plupart des femmes, jeunes ou moins jeunes, se retrouveront sans doute dans les questionnements, les sentiments et les réactions de la jeune Annie D. et les conclusions qu’en tire aujourd’hui la ‘grande’ Annie. Ce texte puissant nous montre à quel point la question de la sexualité féminine, du plaisir féminin et du consentement est et reste problématique. Même si la fille n’y a jamais vu qu’un rapport normal et que la femme se refuse toujours à utiliser le terme de « viol », le roman permet une réflexion sur cette fameuse « première fois », ses causes, mais surtout ses conséquences. 

Avec Mémoire de fille, Annie Ernaux semble avoir atteint le sommet de son art. Et ce pour notre plus grand plaisir. À lire absolument. 

Vos petits mots

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *