#Féminibooks : découvrez le cœur des Amazones !

Les Amazones sont-elles nécessairement féministes ?

Nous nous retrouvons aujourd’hui sur le blog pour parler de littérature et de féminisme. Et, me direz-vous, que peut-il y avoir de plus féministe qu’une bande dessinée narrant le destin de la tribu matriarcale la plus connue de l’Histoire de l’Antiquité ? J’ai récemment lu le très bel objet-livre intitulé Le Cœur des Amazones aux éditions Casterman écrit et dessiné par Géraldine Bindi et Christian Rossi. Ayant rédigé l’an dernier un mémoire sur la figure de l’Amazone dans la pop culture, autant vous dire que mes attentes étaient aussi importantes que mon regard critique aiguisé. Prêt-es à vous rendre avec moi sur les rives du Thermodon ?

Un BD de toute beauté

En ouvrant cette épaisse bande-dessinée, nous sommes tout de suite frappé par la beauté du trait de Christian Rossi et la particularité de ces cases qui ne sont ni en couleurs, ni en nuances de gris, mais dans une sorte de teinte sépia lui conférant un aspect aussi lointain qu’intemporel. J’ai tout particulièrement apprécié le soin apporté par l’illustrateur aux visages, ou encore aux animaux. Les personnages, grâce à des traits physiques à la fois subtils et prononcés, prennent vie à travers les pages et s’animent devant nos yeux ébahis.

De même, j’ai découvert avec plaisir les visages divers et racisés des Amazones que Christian Rossi n’a pas bornées au stéréotype de la femme blanche occidentale. Je déplorerai peut-être seulement le manque de diversité des corps de ces femmes, qui sont pour l’ensemble fins et musclés, mais on m’arguera peut-être à raison que la guerre et les travaux des champs permettent aux Amazones de garder « la ligne ».

En résumé, vous l’aurez compris, cette bande-dessinée est un pur régal visuel où chacun pourra laisser rouler son regard sur les douces courbes de ces guerrières et guerriers courtement vêtu-es.

Une œuvre « à l’antique » réussie

La fiction à l’antique, d’après Claude Aziza, c’est une fiction narrant des faits antiques en faisant « comme si ». Les péplums, par exemple, sont des films à l’antique. Le Coeur des Amazones me semble donc également entrer dans cette catégorie. Et le titre de cette partie vous divulgâche d’ailleurs un peu ma théorie : la pari est ici réussi.

En effet, il semble très difficile de parler de réalité historique, puisque l’origine des Amazones est très certainement bien plus mythologique qu’avérée. Toutefois, cela n’empêche pas la scénariste, Géraldine Bindi, d’avoir pioché ça et là ses inspirations chez les plus éminents mythographes antiques. Ainsi, nous retrouvons dans cette bande-dessinée une tribu guerrière exclusivement féminine qui n’hésite pas à capturer, asservir et tuer les hommes que les dieux ont placés sur leur route.

Il ne me semble pas possible non plus de juger de la fidélité des tenues et paysages représentés dans cet œuvre, tant les sources elles-mêmes ne parviennent pas à se mettre d’accord d’un auteur à l’autre. En revanche, on y retrouve bien l’arsenal typique de ces femmes, décrit communément chez tous, au premier rang duquel le fatal arc. En tout cas, l’ensemble reste tout à fait cohérent et plonge le-a lecteur-ice dans une ambiance antiquisante des plus plaisantes. Seul la langue, très contemporaine, dénote peut-être avec l’ensemble, même si – une fois encore – il s’agit d’un parti pris de la part de la scénariste que je peux tout à fait comprendre (et approuver). Pas de quoi me gâcher le plaisir, ça c’est certain, je me suis laissée transportée par les Amazones, leurs aventures et leurs questionnements tout au long de leur histoire.

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ATTENTION : Si tu n’as pas lu la BD et que tu comptes le faire, ne lis pas la dernière partie de cette chronique qui en spoile méchamment la fin. En revanche, si tu as déjà lu la BD, ou bien que tu t’en fous, be my guest !

Une morale qui gâche un peu le plaisir

Dans cette avalanche de louanges, et en tant que spécialiste auto-proclamée du sujet, il fallait bien que je trouve un défaut à cette BD qui, par ailleurs n’en demeure pas moins d’excellente facture en de nombreux aspects. Ce défaut, pourtant, n’est pas des moindres puisqu’il s’agit de sa conclusion, de sa morale, c’est-à-dire de la dernière image, des derniers mots que le-a lecteur-ice gardera en tête.

La morale en question tient en quelques points : nos chères Amazones commencent à s’interroger sur le bien fondé de leur haine invétérée pour le genre masculin et ses représentants. Elles en analysent alors l’origine et leur conclusion est sans appel : la déesse Artémis, en imposant sa haine aux Amazones, s’était laissée aveuglée par sa colère, et sa soif de vengeance était dévoreuse et dangereuse pour la tribu guerrière. Il fallait donc s’en détourner et accepter de nouveau la présence des hommes dans la tribu.

Et là, vous allez me dire « Mais, Laura, Artémis, elle n’existe pas de toute façon, donc qu’est-ce qui te choque ? ». Alors, je vous répondrai, déjà, que vous ne respectez pas vraiment la liberté de culte et ensuite, je me contenterai de vous poser une question simple : comment cette morale sera-t-elle interprétée par des lecteur-ices d’aujourd’hui ?

Bingo. C’est là que le bat blesse. La BD nous explique ainsi dans le plus grand des calmes que « haïr les hommes n’est pas la bonne façon d’obtenir l’égalité ». Mais qui ici a parlé de haine envers les hommes ? Personne, et surtout pas le mythe. Les Amazones ne détestent pas les hommes. Si elles ont fait le choix, avec l’aide d’Artémis, de vivre en autarcie, c’est bel et bien pour se libérer de leur joug et ne plus leur être asservies. La preuve, chez le mythographe Strabon, il n’est aucunement mention d’assassiner les amants et les enfants mâles, mais de retrouver chaque printemps les voisins Gargaréens pour batifoler avec eux et leur confier par la suite les petits garçons nés de ces unions. Vous avouerez que la haine paraît alors bien loin. Ce ne sont que les hommes, eux-mêmes frustrés de se voir ainsi écartés, qui ont proclamé que cette émancipation n’était rien d’autre que de la haine.

Enfin, ai-je vraiment besoin de revenir sur cette histoire de bonne et de mauvaise façon de lutter pour l’égalité ? Parce que c’est bien de ça, au fond, dont il est question, puisque même la quatrième de couverture le dit : « Christian Rossi et Géraldine Bindi s’emparent du mythe des amazones pour en faire le récit épique d’une guerre des sexes qui espère sa fin« . Eh bien, je suis désolée, mais l’Histoire à prouver que ce n’est pas en arrondissant les angles que l’on fait avancer les choses et encore moins ses droits…

Finalement, si j’ai beaucoup aimé cette bande-dessinée et si je la recommande à de nombreux aspects, je n’en demeure pas moins extrêmement déçue par son absence de prise de risque. La BD ne fait qu’effleurer au détour d’une seule bulle la question de l’homo- ou bisexualité des Amazones (eh oui, vous ne me ferez pas croire que pas de mecs = pas de relations amoureuses) et livre une morale des plus policées à la limite de l’anti-féminisme primaire (ouais, là, j’y vais fort). Pour autant, je reconnais l’immense travail et qualité de cette œuvre que je vous recommande tout de même si vous êtes intéressé-es par cette mythique et mythologique tribu féminine.

Géraldine Bindi & Christian Rossi, Le Cœur des Amazones, Casterman, 2018.
Le Féminibooks
Hier, c’était l’excellente Mabu qui vous parlait avec passion de poésie et de féminisme sur son blog. Demain, vous pourrez retrouver la chronique sur Un corps parfait d’Eve Ensler chez Mangeons les Livres !

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