Focus #11 : Troie, la mal aimée

Troie : la chute d’une série

Il y a quelques semaines est sortie sur Netflix une série pas très sobrement intitulée Troie : la chute d’une cité. Le titre dit tout et spoile même les quelques chanceux qui ne sauraient pas encore comment se termine la première épopée attribuée à l’aède antique Homère. Pour les autres, le ton est donné : Netflix et la BBC se sont lancés dans une nouvelle et énième adaptation du préquel de L’Odyssée, le bien nommé Iliade. Pour l’amour de la mythologie, pour la gloire de la série-philie et pour la science : je me suis jetée la tête la première dans cette nouvelle fresque télévisuelle.

Une cité boudée

La dernière adaptation de la guerre de Troie que j’ai en tête n’est autre que le très connu blockbuster avec comme figure de proue du casting le non moins célèbre Brad Pitt. Son visionnage, il y a quelques années, m’avait fait lever les yeux au ciel un (très) grand nombre de fois. J’entamais donc cette nouvelle production Netflix x BBC avec pas mal d’a priori (d’autant que je n’avais vu passer QUE des critiques négatives) et quelques menus espoirs.

Alors, oui, la série à plein de défauts. Troie nous raconte en huit épisodes d’une heure des faits étalés sur plus d’une décennie. Forcément, ça fait court, on prend plein de raccourcis et les spectateurices étranger-es à L’Iliade se trouveront sans doute un peu déboussolé-es au milieu de toutes ces intrigues. D’autre part, la version homérique n’est pas toujours respectée et certains choix scénaristiques paraîtront sans doute plus que douteux aux puristes.

Visuellement, s’il y a quelques plans vraiment magnifiques et bien trouvés, on cherche un peu l’épique dans cette Troie aussi grande qu’un dé à coudre devant laquelle quelques dizaines de soldats se battent quelques fois. On ne retrouve pas franchement le côté grand spectacle auquel les péplums nous ont pourtant largement habitué-es. Bon.

Le casting n’est pas incroyable non plus si l’on s’en fie à leur renommée, pas vraiment de grands noms, mais quelques visages que les série-cinéphiles reconnaîtront tout de même. De plus, tout le monde ne s’accorde pas sur leur talent et il est vrai aussi que beaucoup d’entre nous n’ont pas reconnu les héros et héroïnes découvert-es pendant la lecture.

Ce n’est pas ce que vous croyez

Là, vous commencez sérieusement à vous demander ce que j’ai pu trouver à une série dont tout le monde s’entend à chanter les défauts. Eh bien ! c’est très simple, Bill, je pense, en réalité, que la série est tout à fait autre chose que ce qu’elle prétend. Toutes et tous, nous y avons vu une énième adaptation d’un récit légendaire tiré jusqu’à la corde. Nous avons pensé qu’il s’agissait là – encore – d’un reboot nostalgique, que les scénaristes ont encore fait du pas-très-neuf avec du très-très-anciens. Et, si, finalement, la guerre de Troie n’était qu’un prétexte ? Si derrière Achille, Hélène, Énée et Andromaque se cachaient en réalité des personnages résolument modernes et définitivement d’actualité ?

Deux mondes s’affrontent alors. L’ancien, où les femmes sont des trophées, où l’on sacrifie ses filles et où la masculinité est glorifiée par dessus tout. Le nouveau, où les femmes choisissent qui elles aiment, hommes, comme femmes et où les standards de beauté et de représentations sont chamboulés.

En effet, vous n’êtes pas sans savoir qu’avant même sa diffusion, la série avait déjà fait grand bruit : Achille pouvait-il être joué par un acteur noir ? On ne parlait alors plus de la production, du scénario, de la réalisation, mais bien de représentation. Avant même le début de la diffusion, c’est cette question qui s’est posée. Le véritable héros de L’Iliade (et croyez-moi, moi qui suis #TeamHector, ça me fait mal de le qualifier comme tel…) peut-il être représenté différemment que dans notre imaginaire collectif, différemment que dans les textes (où l’on évoque souvent sa chevelure blonde/rousse) ?

Eh bien, oui. Et c’est ce que réussit, selon moi, merveilleusement bien la série. Parce que Achille n’est pas le seul noir de la série, les acteurs et actrices interprétant Zeus, Athéna, Patrocle, Énée, Nestor et bon nombre d’Amazones le sont également. Et ce ne sont pas les seules représentations clichées auxquelles la série tord le cou. En effet, là où l’on voit et lit trop souvent Patrocle décrit comme l’ami ou le cousin d’Achille (rappelez-vous Brad Pitt…), Troie : la chute d’une cité assume complètement la romance gay entre les deux hommes (et nous gratifie d’une magnifique scène Achille-Patrocle-Briséïs qui devrait à elle seule justifier une nuée de fan-fictions. Bref. Je m’égare). Il en va de même avec les Amazones, que l’on nous présente beaucoup trop souvent comme des figures de femmes fatales castratrices épousant parfaitement les normes de la féminité – avec parfois un sein en moins. Ici, que nenni ! Penthésilée porte les cheveux courts, arbore une mini-poitrine et… est ouvertement lesbienne. Et là, on est quand même bien loin des représentations hétéronormées à la Wonder Woman.

Et ça fait du bien. Et c’est pour ça que je recommande cette série. Pour cette diversité qui n’est pas feinte, et qui n’est pas là pour faire plaisir ou plaire (d’ailleurs, je pense que c’est elle qui est à l’origine de nombreuses notes et critiques dévastatrices… il y a encore du chemin à faire). Troie : la chute d’une cité tord le cou aux clichés et représentations éculées d’une histoire que tout le monde connaît et qui se réécrit pourtant perpétuellement.

Certaines qualités l’emportent sur tous les défauts.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *